
Nouvelle Edition !
. : : Quelques extraits : : .
| Quand je pense qu’elles comptent sur nous pour les rassurer. C’est comme si Dieu priait les mortels. |
| Ce baiser était la plus belle grâce que la vie pourrait jamais m’offrir, à part un jour où j’ai trouvé quatre francs par terre. |
| De toute façon, je voulais aller à Paris accomplir de grandes choses dans la musique. Mes parents n’y voyaient aucun inconvénient et proposaient même de m’aider financièrement, pour payer des cours, une chambre de bonne et des pizzas. En outre, ils se foutaient complètement que j’aie mon bac ou non. Je dois vous dire que mes parents fument du crack depuis qu’ils ont eu ma sœur aînée. |
| Un soir, pour changer des mots fléchés, je suis allé au peep-show. Qu’est-ce que c’est ? Je veux bien faire semblant d’expliquer, pour vous mettre à l’aise : c’est un peu comme les mots croisés, sauf que les définitions sont dans les cases noires. |
| Pour passer au premier plan et rentrer chez moi avec les danseuses, il me fallait rencontrer les directeurs artistiques des maisons de disques. Obtenir un rendez-vous était providentiel. Qu’il soit honoré était miraculeux. Et que le type arrive avec moins d’une heure de retard était impossible. Alors il s’excusait d’une petite blague : “ Qu’est-ce qu’on va écourter, aujourd’hui ? ” J’en ai connu un qui passait des coups de fil et parcourait son agenda pendant que ma cassette déroulait, pas trop fort, “ pour être dans les conditions de la ménagère qui fait son repassage avec la radio en fond ”. Je n’eus pas le cœur de retourner le voir avec un fer et une planche. Chez Universal, j’en vis un qui m’avait accordé un droit de visite avec une facilité déconcertante. Après une heure de voiture, j’étais arrivé pile à temps. Il ne me fit attendre que quarante minutes avant de m’expliquer qu’il n’avait pas le temps d’écouter mes deux chansons. Décidément, un fer à repasser m’aurait beaucoup servi, en l’occurrence pour lui fracasser la bouche. “ Faut-il que tu sois subalterne pour que l’immensité de ton incurie n’ait pas encore noyé tes supérieurs, c’est-à-dire tout le reste du personnel, y compris ceux qui nettoient par terre. Essaie d’aligner deux accords et trois mots, essaie de faire ne serait-ce qu’une mauvaise chanson, et renonce, imprègne-toi de ta nullité, meurs, décède, pourris dans d’atroces convulsions, assigne ta mère au tribunal, porc, mets ton cul dans le verglas, ton front dans la fange, et présente-moi tes excuses, sombre connard, malpoli, enculé. ” |
| De cette petite place ronde surplombant le parc de Belleville, nous avions le double avantage de pouvoir admirer tout Paris tout en n’excluant pas l’éventualité de se faire dépouiller par les dealers, qui donnent à ce quartier pittoresque son cachet si particulier. |
| Sans vouloir dénigrer “ Yesterday ” ou “ Avec le temps ”, j’ai effectivement écrit la plus belle chanson du monde. Les deux plus belles chansons du monde, car quelques jours avant il y avait eu cette apparition dans le petit café près de mon studio : un ange, un écureuil, Audrey Hepburn, habillée n’importe comment, mal coiffée, pas maquillée, juste belle à crever, sans plus, belle à plonger tout le troquet dans la honte. Pendant que je ramassais ma mâchoire et mes yeux dans la sciure par terre, parmi les premiers corps évanouis, elle grattait un Millionnaire en buvant un chocolat. J’aurais voulu qu’elle ait les trois télés, pour voir son sourire, pour que ça dure un peu, mais elle n’a rien gagné. J’ai été déçu pour elle, puis je l’ai surtout été pour moi, parce qu’une Mercedes est arrivée, elle est montée dedans, et au volant j’ai aperçu — pas un banquier, pas un footballeur — un chanteur, un autre millionnaire qu’elle partait gratter loin de moi… |
| En fait, en évitant le vendredi, en tenant compte des pauses-déjeuner, des lendemains de concerts, des veilles de sorties d’albums internationaux, il restait une bonne demi-heure en fin de matinée pour faire un travail convenable, le mardi. |
| “ Ô miracles inaboutis, chance et malchance, Eldorados ensevelis, baraque et chkoumoune, insaisissables lois des séries, ô diablerie du numéro 5, plénitude du 12, foudres meurtrières fauchant le passant, ô peaux de bananes, ô crottes de chien, ô mort, que ne sommes-nous préservés de l’illusion d’avoir dompté le hasard si ses forces ainsi décuplées nous accablent ensuite de frustrations ? ” me dit un jour le videur du casino de Trouville en me tenant par les cheveux. |
| D’ailleurs la porte de ma loge est ouverte. Deux jolies filles de la maison de disques, une blonde et une brune, m’attendent à l’intérieur avec un énorme bouquet de fleurs et une corbeille de fruits. Tout est très beau ; on a vraiment tort d’avoir si peur de la mort. |
| Puis Cléa est entrée dans la pièce : il y eut bruit guttural à ma gauche, soupir agacé à ma droite, avec tapotement d’ongles vernis, enfin chute de Bics et de divers objet se trouvant dans mon périmètre. Pendant qu’on parlait, quelques cadres se sont décrochés des murs, une étagère s’est effondrée, et des employés de l’immeuble en face se sont défenestrés. |
| Pour ce dernier jour, nous disposions d’un bureau vide en guise de loge. Nous mettions nos manteaux pendant que le reste de l’équipe attendait dehors. En un éclair, je me suis rappelé qu’un jour j’allais mourir, alors je me suis accoudé au dossier d’un fauteuil, j’ai inspiré, et je me suis défait d’un des regrets qui alourdiraient mon cercueil : “ Je sais qu’on ne dit pas ça à une fille qui est fiancée, mais tu me plais trop pour que je te laisse partir. ” Je n’avais pas remarqué les roulettes sous le fauteuil. |
| Ca doit être le métier qui rentre, mais je ne pensais pas qu’il rentrerait par là. |
| Une fois au dix-septième, elle m’a fait traverser le vaste salon pour me montrer sa chambre. On a mis dix minutes, en marchant vite. |
| Puis elle est venue s’allonger sur le lit, afin non pas de faire un somme, mais de se caresser devant moi. “ Ca, ça va t’exciter ”, a-t-elle affirmé. (L’air marin lui avait fait beaucoup de bien, sans rien enlever de sa perspicacité.) |
| La première série d’avertissements ne fut donc pas de nature à calmer mes ardeurs, et c’est avec une curiosité amusée que je découvris son goût pour la musique répétitive et les rassemblements massifs de jeunes gens négligeant les soins capillaires. J’appris de même qu’elle exerçait l’étrange et double profession de charcutière et de webmaster. |
| De même, il allait de soi que l’embourgeoisement nous guettait, et nous préserverions évidemment notre couple en faisant l’amour à trois, quatre, ou plus, pour peu que les gens apportent des chaises. |
| De retour chez moi, j’ai sorti le dossier de mon agence de voyages pour relire minutieusement toutes les clauses de l’assurance-annulation : ils remboursaient si on se cassait un bras, mais le cas d’une fille qui embrasse le client sur la bouche la veille du départ n’était pas prévu. |
| Elle avait eu une carrière extraordinaire, connu Franck Sinatra, et compté Quincy Jones parmi les arrangeurs de ses débuts. Entre sa chute vertigineuse et ma fulgurante ascension, on peut donc situer notre point de rencontre assez près du sol. |
| Au début, elle avait un regard plein de mystère, à la fin elle louchait. |
| Quand la perspective de sodomiser une chanteuse ne compense plus, à vos yeux, la corvée de garer la voiture, ça peut être un signe. |
| Malgré tout je suis content d’avoir connu ça, content comme un aveugle qui peut parler du bleu et du rouge dans une conversation. (Sans qu’on lui passe le fromage et le vin.) |